Monsieur le President de la Republique,
Je m'appelle David Spieser-Landes, et enseigne actuellement le Francais a l'Universite de Lycoming College, en Pennylvanie, Etats-Unis.
Je tiens d'abord a vous adresser des remerciements. Pendant la campagne presidentielle, vous aviez accorde une interview au journal des expatries France-Amerique, et je dois vous dire que vos paroles avaient ete une reelle source d'inspiration pour moi. "Vous etes des ambassadeurs de la culture francaise", aviez-vous dit alors. Cet article est toujours affiche dans mon bureau en bonne place et m'encourage chaque jour dans mon metier.
Je vous ecris car j'ai pris connaissance de votre projet d'etablir l'enseignement de la Marseillaise dans les ecoles. Je sais oh combien il est necessaire de federer tous les Francais, de toutes origines, afin que les divisions se comblent definitivement dans notre societe, et que nous formions une nation unie, unie dans notre diversite.
La Marseillaise est notre hymne national actuel, cela va de soi, et il l'est pour beaucoup de bonnes raisons. "Allons! Enfants de la Patrie!" N'est-ce pas la notre desir, le but que nous recherchons? que tous les enfants puissent se sentir "enfants de la Patrie", acceptes, integres, a l'aise dans notre pays qui est le leur aussi?
La Marseillaise, de surcroit, constitue notre heritage historique duquel il faut bien entendu nous souvenir. La defense de cette ideal de "Liberte, Egalite, Fraternite" passait a l'epoque, dans le contexte de la chanson, par une opposition dualiste entre Revolution Francaise et "les rois conjures" dont parle la deuxieme strophe (rois de Prusse, Autriche et de Hesse en l'occurence.)
C'est toutefois sur ce theme de la Marseillaise que je souhaite cordialement porter une suggestion a votre attention.
En effet, je me demande en toute honnetete et sincerite si nos jeunes des quartiers pourront reellement s'identifier aux paroles de la chanson. "Rois conjures? quels rois conjures?", vont se demander certains. "Sang impur? quel sang impur? Ne croyons-nous pas en l'egalite de tous?", se demanderont les autres.
Moniseur le President, comme vous l'avez souvent si bien dit, nous recherchons a federer nos jeunes autour de valeurs. Dans votre tout recent discours aux Invalides a l'occasion des funerailles du dernier Poilu, Lazare Ponticelli, vous avez parfaitement souligne la difference entre le "Patriotisme, qui est l'amour de son pays, et [...] le Nationalisme, qui est la haine des autres."
Or, je m'interroge de savoir si certaines paroles de la Marseillaise sont, en l'etat, bien en accord avec ces valeurs. Je pense notamment au refrain qui parle du "sang impur [des ennemis dont nous voulons qu'il abreuve] nos sillons". Je pense que les mots de "sang impur", places dans la bouche de Jean-Marie Le Pen, lui vaudraient assurement une nouvelle condamnation. Ils sont bien sur dans leur contexte, mais n'en degagent pas moins des relents de racisme, d'intolerance et, precisement, de "haine des autres". Or, je sais toute la determination du gouvernement a lutter contre ces vilenies.
Aujourd'hui, les monstres a combattre ont change: il ne s'agit plus de la royaute, il ne s'agit plus de l'imperialisme pangermanique (auquel, en tant qu'Alsacien d'origine, je suis particulierement sensible), il ne s'agit plus de dresser les citoyens du monde entre eux. Certes, il y a encore des conflits, des tyrannies et des defis immenses comme le terrorisme international, mais la diplomatie francaise est la pour montrer avec courage que le dialogue et la comprehension de toutes les parties est preferable a l'affrontement. Nous ne parlons plus d'aller repandre le sang.
Voici pourquoi je vous fais bien respectueusement part de ma proposition de modifier les paroles de la Marseillaise.
Je suis conscient qu'elle est inscrite dans l'article 2 de la Constitution, mais, vous en conviendrez, rien n'est immuable. Du reste la Constitution se fait constamment reviser pour s'adapter et coller au mieux a la realite vecue par nos concitoyens, alors pourquoi pas les paroles de la Marseillaise?
Quels sont des projets federateurs aujourd'hui, des valeurs auxquelles les jeunes vont vouloir adherer? Je pense par exemple a votre formidable inititiative du Grenelle de l'Environnement, fierte francaise s'il en est, reflet d'enjeux tres graves qui ne peuvent rester sans actions, initiative qui nous a valu l'admiration de beaucoup qui, comme Al Gore, pensent qu'il est urgent de faire "un Grenelle mondial". Monsieur le President, vous avez fait de la France un modele dans ce domaine.
Oui, nous luttons maintenant contre le rechauffement climatique, contre les injustices, et toutes les formes de discrimination.
C'est la raison pour laquelle, Monsieur le President, je vous suggere, a vous et votre equipe, d'etre ceux qui allez non seulement remettre a l'honneur un hymne federateur, mais encore d'imprimer votre marque encore davantage en en changeant les paroles. Vous serez ainsi en adequation avec la societe.
La chanson de Yannick Noah, "Aux Arbres Citoyens", loin d'etre une parodie, illustre, par le succes qu'elle rencontre, un mouvement de l'opinion publique grandissant dont je vous encourage a tenir compte.
Comme pistes pouvant servir de base de travail a un groupe de reflexion compose d'artistes ou au sein du gouvernement, je vous suggere aussi bien respectueusement de consulter le magnifique travail deja realise par l'artiste Graeme Allwright (
http://www.mga.asso.fr/index.php), et aussi les changements plus modestes, mais non moins immenses, proposes par l'association "La Nouvelle Marseillaise" (
http://www.lanouvellemarseillaise.org).
En tous les cas, je crois fermement qu'il s'agit la d'une discussion fort importante pour l'avenir de nos enfants. C'est un debat qui a lieu egalement aux Etats-Unis ou je reside, et ou des voix s'elevent en faveur du pacifique et non moins patriotique "Beautiful America" en lieu et place du va-t-en-guerre "Star-Spangled Banner".
Pourquoi les choses devraient-elles etre figees?
Je vous remercie infiniment de votre attention, Monsieur le President, et continue de faire confiance a votre esprit de reforme.
Bien a vous,
David Spieser-Landes